La Demoiselle

— Ça avait commencé par un bon gueuleton pour inaugurer la Honda 750 Four. On se donna bien du plaisir à gagner l’auberge des Falaises, à passer les lacets en embuscades qui y conduisent, tout en haut. Dans les absides que fait la roche la machine disait la messe, faisait son dimanche à elle seule. Elle se penchait, elle se relevait, ah elle ne manquait pas de piété, elle n’était pas avare de génuflexions pour aller vers le bon dieu ! D’ailleurs on y était presque, chez le bon dieu, et celui qui était à l’arrière, le garçon, savait que le compte y était, que ce soir, à minuit, la messe serait vraiment dite. Sous le cuir il prenait les seins de la demoiselle à pleines mains. Il descendait par le ventre entre les cuisses écartées par la bosse du réservoir, il encastrait son membre entre les fesses de la belle qui riait et criait. Quand ils arrivèrent au dernier tournant et que la ligne droite du Causse s’ouvrit devant eux, elle mit la poignée dans le coin et le rugissement du moteur les laissa un moment silencieux. Au virage suivant ce fut une vague qui retombe avec fracas. La moto s’engagea dans un chemin creux. 
Au bord d’une pelouse d’herbe fine gazouillait un ruisseau. Te voici nu comme une asperge, gaillard. Elle l’allongeait sur l’herbe fine. Asperge ou radis noir ? Il se relevait. Noir ? Rose, plutôt, non ? Elle le repoussait dans l’herbe, s’agenouillait au-dessus de sa tête, et lui faisait boire, sous la mousse, une gorgée de bière. 
Plus haut dans les bruyères, se tenait un citoyen qui passait le temps à sa façon, une façon que ne peuvent pas comprendre les citoyens qui ne vivent pas à la campagne et n’y viennent que pour faire bamboche d’illusions publicitaires. Planqué derrière sa chèvre de chevet Myosotis, il zyeutait, le citoyen. 
L’auberge des Falaises était connue dans la région pour qu’on y mange et boive à satiété, sans que cela coûte plus cher. Tous les dimanches le hameau était congestionné par l’afflux des voitures et la salle collectionnait des tronches de paysans entre ange et démon, illustrant joyeusement l’éventail des monstruosités dont le temps barbouille les plus ravissants portraits. Tout en se goinfrant la demoiselle prenait des gages, à droite, à gauche, sur l’effet produit par ses charmes. Elle n’était pas la dernière à savoir donner aux rapports tarifés un vrai air d’innocence, une alléchante saveur — aimait-elle à dire — de produits dérivés. Avec elle on ne savait pas trop ce pour quoi on payait, ni même quel était le vrai profit, c’était variable, complexe, il y avait là comme un vent de titrisation de l’amour. Bref du nouveau dans l’ancien, la main du marché dans la main de ma sœur, en somme. Le passager de la moto savait tout ça. 
Il savait qu’avec la demoiselle, ça durait ce que ça durait. Qu’il en était au début. Et que pour la suite, d’après ce qu’il avait pu comprendre lors de la halte dans le chemin creux, il jouissait d’un certain avantage. Et maintenant il y avait ces regards noirs — si noirs qu’ils faisaient passer des ombres sur son visage — qu’elle promenait à droite et à gauche. Du beau linge dans l’auberge, des garçons de première bourre, très capables, très inspirés quand il le fallait, des mâles à étudier de près, donc. En attendant le poisson était déjà ferré, regards noirs compris. 
Ils se goinfrèrent comme quatre. Puis elle se leva avec son verre, alla s’asseoir sur des genoux, soulevant le courroux des matrones, ou bien s’attirant les mignardises de fiancées plus évaporées. Retour au garçon elle l’embrassa sauvagement puis le traîna par les cheveux à travers la salle, tandis que des olà! de corrida saluaient son grand style. 
Elle entra violemment dans les virages et continua comme ça jusqu’au plateau. Le ciel était un lustre de cristaux. Elle jeta son cuir. Tu vas me prendre là, fiston. Sur le macadam, tu me fais jouir… vite… Vite! 
Quand ils se relevèrent elle dit : ça ne fait rien, je retourne au restau. Il entendit la moto descendre les lacets à bonne allure. Puis plus rien. Quelques instants après il était repris dans son phare. Des baiseurs comme toi, y’en a plus, chéri, y’en aura plus, je te le dis, c’est fini, allez, monte ! 
Elle repartit tranquillement. Quelques lacets. Les rossignols qui peignent le ciel de leurs désirs grandioses, un brin ridicules. Encore quelques lacets. Comme tout est calme ! 
Elle cria : Tiens-toi ! Il connaissait le jeu, elle était connue pour y jouer. On freine au dernier moment, le plus tard possible, pour s’arrêter à deux doigts du précipice. À fond de gaz elle abattit toutes les vitesses. Mais au bout de la ligne droite, devant le vide, elle ne freina guère. 
Au matin, cent mètre plus bas, le garçon était carbonisé, la demoiselle pendue dans les arbres, les boyaux dévidés. 
Comme d’habitude les commentaires furent des mots pour rien. Vol plané ou pas tout le monde se sait logé à la même enseigne, celle du néant. Mais il faut bien dire quelque chose, — n’est-ce pas ? — quand les circonstances l’exigent. 
Fourré dans les bruyères avec sa chèvre de chevet Myosotis — mais des fois aussi il l’appelait Violette — le citoyen qui passait le temps à sa façon avait tout vu. Tout vu peut-être pas, la nuit était si noire, en tout cas il avait tout compris. Comprendre c’était sa chose. Comprendre à distance. Ou bien dans l’ombre. Il avait tout compris, il avait donc sa part. Sa part de la disparition, du plongeon au bout de la ligne droite, même si ça faisait partie des choses qui, le lendemain éclateraient au grand jour, feraient parler d’elles en tirant la vérité à hue et à dia. De ça il ne se mêlerait pas. D’abord parce que c’était au-dessus de ses forces. Parler, il avait essayé. Il avait vu le résultat. Alors il ne parlait plus. Si, quand même à ses bêtes, Myosotis ici, Violette là-bas. Et si tout le monde savait qu’il ne parlait plus, et que ça ne manquait pas de faire parler, c’était une occupation qu’il laissait aux autres. 
Sa vraie part dans ce drame, ce qu’il en avait compris comme s’il le vivait dans une autre part de lui-même, c’étaient les cris, les cris qui montaient vers le ciel, du fond de l’abîme des Falaises. Il n’y avait pas si longtemps qu’il s’était connu lui aussi en étalon de service scotché sur le tan-sad de la demoiselle. En écoutant ces hurlements à la mort, il se félicitait d’avoir choisi le silence, ça lui donnait une force merveilleuse. Et plus la demoiselle hurlait, plus ses hurlements pavaient de marbre son silence. 
Du moins c’est ainsi qu’il l’éprouva jusqu’à l’aube, bien après que tout se fut tu et que commencèrent à remonter par les lacets de la route, les secours, la police, les voisins. Dès lors il n’y avait plus pour lui qu’une chose à faire : passer le champ de bruyères, le bois de bouleau qui suivait, et rejoindre une dépression au fond de laquelle s’étalait une mare à papyrus. Le ciel en parfaite coupole lui ferait une idéale compagnie. Sur ce sein, la nuit fleuri d’étoiles, le jour rayonnant d’une chaleur fauve, il entreprit de dessiner les contours de la demoiselle. De sa main tendue il appuyait fort sur le ciel (le sein) pour que le trait s’y imprime. Au début ça ne marchait pas trop, mais avec de la patience ça marquait aussi bien que du crayon sur du papier. En fait c’était toute une affaire. Il lui fallait loucher, se frotter les yeux, accommoder son regard de travers, fermer aussi les yeux pour regarder le soleil en face, et puis faire travailler sa mémoire. De la mémoire il n’en avait pas beaucoup. Mais depuis qu’il ne parlait plus, sa mémoire, à défaut de faire des progrès, s’était faite arrangeante. Pour compenser ses faiblesses à remplir l’image, elle s’autorisait le hors-champ. Autrement dit à combler les trous par des emprunts sans vergogne à son imagination, qui, elle, débordait. Ça lui était bien utile pour peindre sur le ciel les contours de la disparue qu’il avait tenue naguère dans ses bras. 
Il alla au bout de la ligne droite. Il se sentait poussé. Mais il ne pensait pas rejoindre par les gouffres la demoiselle dont il avait gravé le portrait sur l’émail du ciel. Son silence le retenait. Son pacte avec le silence. Et quant aux commentaires cachés, ceux qu’on n’avait pas voulu tenir par pudibonderie à propos des amants, lui, le citoyen à sa Violette, il les entendait, portés par l’haleine tantôt brûlante tantôt glacée de la falaise, mêlés à des guenilles d’existence, au goût de cette bière dorée que la demoiselle avait fait mousser sur sa langue. Il ne se lassait pas de les entendre paver de marbre son silence.

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