Dors, doux ami.
Tu portes un grand manteau de drap noir à boutons de cuivre, des brodequins cloutés et un chapeau noir. Là-dessous tu es glabre et musclé. Tu marches. À cette heure couleur poisson, ton chemin est un pont jeté d’un horizon à l’autre. Tu marches. Tu aimes marcher avec d’aussi grosses chaussures et que sous le bord de ton chapeau se réverbèrent les couinements rauques du ballast.
Cent fois tu as tordu le cou à ta fatigue et l’euphorie, qui, comme les chemins, a de la suite dans tes idées, t’a chargé de son éclat. Cent fois la lumière aubergine, le cerne très furtif de l’errance, a posé sur le paysage un dôme monolithe. Pour cette cent unième incursion tu ne doutes pas que ce chemin reste encore celui de ta tanière.
Cette petite maison nargue un roc, un coteau, un étang, la mer ou une route, de ses ouvertures béantes. De volumineux rideaux s’y contorsionnent dans les courants d’air, tâchant d’exprimer, comme des langues dont ils ont la couleur, quelque vocable extraordinaire. Ainsi fait l’agonisant, dans sa chambre blanche, sur le plateau enneigé, qui tente une dernière fois de déchirer le bâillon de sa souffrance. Sa langue, rouge de soleil, éclate avec le bruit d’un chignon de neige qui se dénoue contre l’aurore dans un platane où se posent les corneilles.
La tuile est peut-être d’or. La pierre du seuil, accroupie sous les rinceaux d’un minuscule fronton que vaporise le rutilement d’une vigne vierge, est polie par les semelles comme par une eau courante. Dans la cheminée respectable, le feu tient la balance égale entre la blondeur charnelle de ses flammes et la chevelure grisonnante des fumées poussées vers les lumières fossiles de l’espace. En dehors d’insignifiantes bouffées de rage, ce feu-là ne livre de lui que la mesure souveraine de son souffle. Toutes ses émotions sont contenues dans son mutisme, comme la connaissance de l’univers dans l’immobilité aérienne de l’aigle. Toutes ses émotions sont contenues et il contient aussi les tiennes.
S’il peut y avoir une cave, il n’y a pas de buffet ni aucun autre mobilier que les murs immobiles. La maison ne contient que son feu lucide et ses ouvertures bégayantes, hautes comme de grands hommes, de grands hommes de vide, tracés à rustres contours. Mais dire qu’elle contient le vide serait excessif.
Quelqu’un habite ici avec qui tu as rendez-vous. Un homme, un peu ton père, un peu ton enfant, un peu toi, un homme en morceaux de mémoire. Entier il ne l’est pas, comme le feu, dans l’instant, mais dans le remous éclaté de sa vie, qu’il contient en amont de ses larges épaules, à la manière d’un barrage. Plus furtif que toi, qui es à toi-même l’oiseau sur la queue duquel l’enfant tente de poser des cristaux de sel, il t’interpelle, t’accueille, te congédie et te rattrape, en glissant ses doigts sous la porte, par l’ourlet de ton manteau ou le revers de ton pantalon, au moment où tu allais t’enfuir dans le mauvais temps.
Cet homme est un livre, j’ai voulu le dire. Mais qu’un livre soit un homme, voilà qui n’arrange pas les choses, surtout quand celui-ci s’affuble d’une identité mélangée.
Qu’importe ! C’est avec lui que tu traites : votre commerce est si ancien…
Vos entretiens sont escarpés. Vous retenez vos souffles et vos souffles se cernent, se mêlent et peuvent se coaguler. Dans ce cas le dégel emporte même la maison.
Il te décourage parfois. Car il ne se prive pas, d’une digression saugrenue à l’autre, de te mener, par le bout du nez, selon son bon plaisir auquel tu es viscéralement acquis. Il te décourage, oui, mais comme il sait remplir, aussi, cet homme, comme un assiette rase, ta vie !
En même temps il t’arrive de le rudoyer. Tu vois si bien les limites de son existence estompée. Il ne peut pas indéfiniment pérorer devant toi sans que ses mots n’avouent, à un moment, leurs lézardes ! Alors ces soirs-là, tu en profites. Tu te défoules sur un inoffensif taureau. Je crois même, qu’au terme de ces ripailles mystiques, tu te roules en boule avec lui et que le sommeil vous prend avant la consommation d’un plaisir trop exquis…