L’oncle faisait des affaires de l’autre côté de la mer.
Les Estuves, c’est la maison qu’il a laissée en héritage, de ce côté-ci de la mer, à son lointain neveu, Plumcake, prénommé Zéro. Avant qu’il l’achète à vil prix à un couple de retraités peu au fait des évolutions du marché de l’immobilier, la bicoque s’appelait Manies.
L’oncle ne s’était pas torturé le cerveau pour savoir ce qu’étaient ces Manies. Il était déjà assez renseigné sur la question, vu qu’il en avait déjà pas mal à son actif, des manies, dont la moindre n’était pas celle de mettre les is, oui les is, et d’ailleurs pas n’importe quels is, toujours dans le même panier. Ça se savait et ça lui avait assez bien réussi d’en avoir autant, des manies. Toujours cette idée que trop n’est pas l’ennemi d’encore, aimait-il à dire. Mais il se flattait que sa fortune ne cessant de grossir, ses manies aidant, il ne se trouverait pas une tête assez brûlée, sachant combien ça pouvait coûter cher, pour lui en faire publiquement grief.
C’est plutôt par esprit d’apaisement (une formule assez creuse pour qu’il s’y vautre avec délices), qu’il fit graver Les Estuves en remplacement de Manies au pied-droit de la porte piétonne. Pourquoi Les Estuves ? lui avait-on demandé par le canal de la gouvernante ? Parce que Jenin l’Avenu, va-t-en aux Estuves, avait-il fait savoir une heure plus tard. Et s’il y avait encore quelqu’un qui, en plus d’avoir patienté, avait dit merci, tout en voulant en savoir davantage : la réponse était : Excusez-moi, mais je croyais que nous étions entre poètes.
De petit neveu, l’oncle aimait petit avant neveu. C’est ainsi que de Plumcake, prénommé Zéro, il l’avait fait Zep.
— Zep ? Un petit neveu pas très rapide. Le dernier à voir anguille sous roche. Mais tellement habile à passer inaperçu, vous savez. De quoi bâtir un scénario divertissant, non ?
— Depuis mon arrivée la baraque frissonne, oui, oui, frissonne, madame, et ça finit par faire des lézardes dans les murs, des fissures par lesquelles on me murmure des insanités, et cette voix, vous ne le croirez pas, c’est la voix de mon oncle…
Zep est allé voir à quoi ressemble le petit monde autour de lui. Histoire, après tout, de faire rentrer des choses qu’il ne connaît pas dans le cadre des choses déjà vues. De bricoler son regard, entre chien et loup, jusqu’à ce qu’il retourne à son point mort. Une dame lui demande ce qu’il est, d’où il vient, ceci, cela, ce qu’il pense de l’air du temps, surtout ce qu’il pense de l’air du temps. Et puis il ne sait comment il déconne.
— Votre oncle Elixyr, retorque-t-elle, mais voyons, il est mort depuis six mois. Et comment pouvez-vous savoir que c’est lui puisque vous ne l’avez jamais connu ? Je l’ai assez connu, moi, votre oncle pour vous dire qu’il n’est pour rien dans vos fissures. Voyez plutôt un maçon, si vous ne savez pas vous y prendre vous-même, on n’en manque pas par ici et qui ne demandent qu’à les reboucher vos fissures !
— Vous ne me comprenez pas. Je respecte mon oncle. Je fais tout mon possible pour mériter ce qu’il me lègue. Mais il y a un problème de proportions. Quelque chose qui n’est pas tout à fait dans les compétences d’un maçon. Je veux dire ce genre de proportions. Vous comprenez ? Non, vous ne comprenez pas !
— Est-ce qu’il n’y a pas de quoi, jeune homme ?
— De quoi pas comprendre ? Je ne sais. Mais, tenez, au lieu de proportions, disons contraste. Contraste entre ce qu’il me lègue et ce que je lui devrais en échange. Car mon oncle ne se contente pas de se rappeler à moi comme mon bienfaiteur. Il fait le siège. Il attend que je craque pour prendre toute ma place. Et vous savez comment ? Avec ce qu’il appelle ses leçons de choses. Il a commencé par en remplir un cahier crasseux, mangé aux rats, où il n’y a rien dedans qui ne soit une insulte au bon sens. Si je suivais ces leçons soi-disant de choses, j’aurais déjà fichu la maison par terre. Et maintenant que le cahier est rempli, il prend ses aises, il s’étale, la maison devient son théâtre. Il scande à coups de poings ses leçons de choses sur la porte, sur les murs, ça finit par faire des fissures, vous savez, venez voir ça en vaut la peine. il s’étale sans ménagement. Parfois ivre de lui-même, il danse sur les décombres de ce qui me reste de discernement. C’est vraiment éprouvant vous savez. Et toutes ses insanités il ne se contente pas de les étaler, il les redouble, une fois, deux fois, il les rabâche sans cesse. Il pousse tout ce vacarme devant lui comme une boule qui grossit. Même qu’elle se fait les dents, côté cour, si vous me suivez, sa boule.
Tout en le regardant de haut, par dessus ses lunettes cerclées d’acier, la dame avait eu un rire qui n’était pas un rire.
— Pour la première fois, je pensais m’installer chez moi, avoir un morceau de planète à moi tout seul… Mais… Pour revenir à ces fissures dans les murs, à bien les regarder on dirait des inscriptions, le côté décoratif prend le dessus sur ce qui est écrit. Comme telles je pourrais les accepter de bon cœur. Nous en resterions là, lui et moi. Il se cacherait derrière, comme derrière une vieille photo. Ça nous ferait plaisir à tous les deux. Après tout, est-ce que tout n’est pas affaire de fissures, chère madame ? Voyez vos rides… Et tout fissuré et ridé qu’il soit mon oncle, pas moins que vous, ce n’est pas le talent qui lui manque à mon oncle, vous ne croyez pas ?
À minuit, derrière la porte, tonton sort des ses gonds. Des gonds solides. Zep en sait quelque chose. Chaque fois qu’il passe à côté , il entend la leçon : appuie ton regard, là où il n’y a rien à voir ! Sa réponse est toute trouvée : Alors ces gonds, si ça n’est pas de la mécanique, c’est quoi la mécanique ?
Tonton tape ses leçons de choses à la porte, Zep compte les clous plantés dans sa tête. Il donnerait tout, le sucre pétillant sniffé à la sortie de l’école, les reflets dans l’œil d’or de la lune, il resterait à quai à regarder passer les trains, à faire l’oiseau posé sur le coin de la phrase à qui il manque un pied, à faire la vieille assise au bar de l’aéroclub qui louche en tricotant à quatre aiguilles les rayons de soleil où tournent les hélices des avionnettes, il ferait tout pour que l’oncle arrête de taper sur la porte. Et que dans le silence s’entendent les pépiements de son petit cœur d’artichaut.
Médiocre copie du premier style Empire, dit aussi Retour d’Égypte, sans les pieds sphinx en bronze et les têtes de gorgones aux montants latéraux : sur l’étiquette nouée à la clé du secrétaire l’écriture ne mentait pas.
À l’intérieur Zep avait trouvé un cahier à la couverture méchamment mangée aux rats, portant en lettres capitales ornementées comme on ne sait plus faire : Leçons de choses, avec en dessous, au crayon, À l’usage de Zep. Apparemment les bestioles s’étaient soulagées sur l’ouvrage, avant d’aller divertir le voisinage au récit de leur cagade.
Extraits :
Un dispositif de sécurité comme les cornières anti-intrusion ça ne se visse pas, ça se scelle, monsieur, ou alors ça sert à quoi, dites-moi ! (…)
Zep était allé voir : fixées au mur (pour plus de solidité que dans le bois de la porte, selon l’affairiste ultramarin), les cornières anti-intrusion étaient toutes posées à l’envers : au lieu de mettre à pied le pied-de-biche, les cornières anti-intrusion lui mettaient le pied à l’étrier.
(…) En hiver on ouvre à fond les robinets de barrage, en sens inverse des aiguilles d’une montre, on remonte le temps, quoi ! faut-il le préciser ? Ça maintient la pression dans les tuyaux, ça évite qu’il s’écrasent et qu’ils éclatent par rétractation de l’eau due au gel. Oui, monsieur ! (…)
Ça fuit peu un lavabo qui fuit. On y pense, c’est vrai, on y pense, mais ça n’a pas tant d’importance ! Pas de quoi en faire un monde. Juste de quoi sentir le monde se tracasser et compter sur vous pour arranger ça. On sait qu’il n’y aura pas de miracle… Tout juste que, la réparation faite, on sera orphelin de la petite fuite, on priera pour son retour en chantant : le lavabo avait une fuite, Félicie… aussi.. (…)
À 21 heures, pour contraindre les étoiles à briller on éteint l’éclairage public. Moi je laisse les Estuves éclairée à giorno toute la nuit, histoire de jeter à la tête des bigots : Est-ce que les étoiles n’ont pas le droit de se reposer, elles aussi, de faire, comme vous dites, des économies d’énergie ? (…)
Les fenêtres des Estuves, ne s’ouvrent pas vers l’intérieur, comme toutes les fenêtres, mais vers l’extérieur. Ça permet de gagner de la place à l’intérieur. Pourquoi n’y avoir pas pensé plus tôt, messieurs les artisans ? Oh bien sûr… Moutons que vous êtes vous allez dire qu’en se penchant pour ouvrir ou fermer la fenêtre de l’extérieur, on risque de basculer dans le vide. Et vous n’aurez pas tort. Et qu’après avoir refermé la fenêtre, et pour peu qu’on soit sorti vivant de l’épreuve, les choses se compliqueront encore pour refermer les volets. Là encore vous aurez raison. Car dans cette implantation originale, pour fermer les volets, il faut que les fenêtres ne soient pas ouvertes. Ce qui n’est pas le cas, bien évidemment lorsque les fenêtres s’ouvrent de l’intérieur. J’espère que vous me suivez monsieur l’héritier. Aux Estuves, il faut donc fermer les volets par l’extérieur en s’aidant d’une échelle. C’est aussi simple que ça. Et plus dangereux là aussi comme vous ne manquerez pas de le dire. Mais c’est aussi l’occasion de préférer l’audace à la facilité, et de gagner une meilleure estime de soi. Je ne le répèterai jamais assez : on mesure sa valeur aux risques encourus.
(…)
Des Leçons de choses, ça ? D’après le portrait (le gros cadre doré accroché au mur ne rachète pas l’impuissance du photographe à saisir un regard vrai), l’oncle était plutôt tiré à quatre épingles, non ? Mais ça ne l’a pas empêché de se jeter sous des cacas de rats pour aligner ses horreurs. Même pas peur des sifflets, des tomates, des fleurs pourries, le tonton, pourvu qu’il bavarde ! Il faut le voir tenir à bras le corps son discours qui fout le camp. De la plume, ça ? Oh que non, mais quelle image !
Le Retour d’Egypte avait chaussé ses pieds sphinx en bronze, empalé à ses montants des têtes de gorgones, monté un escalier de brume, décroché son abattant, craché avec ses tiroirs une feuille blanche qu’un courant d’air avait aspiré par dessous la porte (derrière laquelle Tonton aimait à taper).
— Bâillement d’un «Retour d’Egypte»…Tu cours après la feuille et…Qu’est-ce que tu lis, là, Zep ?
— Un i grec.
— Le i grec ! Moi j’aime le i quand il est grec ! Pas seulement ce « suppliant qui lève les bras au ciel » c’est Hugo qui dit ça. Mais ce grand gaillard qui t’entraîne vers sa fourche aux bras déployés, et qui te demande une fois à ses pieds, et même sur l’air d’Au clair de la lune, si ça peut servir : tu prends à droite, ou tu prends à gauche ? Un échange affable et sans réelle portée s’engage, qui prend rapidement une dimension tragique. Parce que tu bredouilles, là, tu finis même pas bâiller, comme c’est étrange, puisque tu paniques en même temps d’être emporté et déchiré entre les bras de l’artiste par le vent mauvais. Tu louches en douce vers le chemin de retour. Il t’a vu ! Est-ce que je suis un moulin à vent, moi, pour accepter ça ? Ne vois-tu pas qu’il me manque une aile ? Te voilà prévenu. Il ne te manque qu’une aile pour sortir du huis-clos entre décision et indécision. Une règle de fond, pour te conduire. Et elle dit cette règle que face à un choix délicat, comme celui que tu es invité à prendre, la meilleure façon de décider c’est de ne pas savoir qu’on décide. Ainsi, sans que tu n’en saches rien, ta décision aura été prise, sinon entre mes bras, du moins entre les branches d’un i grec. Enfin, si ça peut servir : Non, ma chandelle n’est pas morte, et je n’ai qu’un désir c’est que Pierrot me prête sa plume pour que j’écrive un mot !
— C’est toi Zorglub ?
— Bulgroz, mon capitaine.
Le petit voisin n’a pas l’air d’un ange, mais il était encore tôt et Zep dormait encore. Entre le tesson de lustre accroché à la grande aiguille du cartel, et le tapis parti à la dérive, soulevé par vagues, pas de quoi se sentir dépaysé.
— Qu’est-ce que je peux faire pour toi, Bulgroz, c’est sale ici !
— C’est quoi ces croissants, Zep ?
— C’est le tonton, tu l’as pas vu à côté ? Les croissants, c’est son truc. Il m’en laisse un peu quand il les a pas tous bouffés.
— Tous bouffés ?
— Et ben oui, Bulgroz, un éléphant ça mange beaucoup de croissants, tu ne savais pas ? Je t’avais dit de ne pas rentrer pour pas voir tout ça. Tant pis pour toi !
Quelque chose venait de se détacher du toit dans la pièce à côté.
— C’est quoi, ça, Zep ?
— Si je te le dis, tu ne me croiras pas, c’est une leçon de choses.
Et comme Bulgroz se levait pour aller voir.
— Pas la peine, Bulgroz, c’est juste une affaire entre l’hippopotame et moi.
— L’hippopotame ?
— L’éléphant dans le magasin de porcelaine si tu veux… Fais un effort, Bulgroz… . Dis-moi : et si ça t’arrivait qu’est-ce que tu dirais ? Parce que moi j’apporte juste les retouches, tu sais — les lumières, les éléments, les couleurs du décor j’y touche à peine — n’importe comment, la pièce tu me l’as déjà jouée pas besoin de faire ton malin. D’essayer de me pousser gentiment de l’actif au passif. Tu me saisis ? Quand la représentation terminée, pif paf, la maison, l’allée, les arbres, on effacera tout et tous les deux on rentrera sous terre. Là j’ai pas l’air con, tu crois pas ? Tu ferais mieux d’en parler aux les lézardes, tu les vois les lézardes ?
— Non !
— Ah bon tu les vois pas. Et ça tu ne vois pas ?
— Ah si ! Eh ben dis donc !
Leur conversation s’affichait sur le mur «ben dis donc» inclus.
— J’ai juste changé un mot, Bulgroz, en filigrane. J’ai mis prune à la place de lune. Au clair de la prune…
Zep avait vu dans la manche du drôle. Il avait vu que derrière une leçon de choses l’oncle en gardait toujours une autre, comme une poire pour la soif. Il savait qu’il n’y aurait pas de grand soir où le roi n’ayant plus rien dans sa manche ou même pas de manche du tout, se retrouverait au pied du mur, nu et vaincu, étouffé par ses lézardes.
Depuis l’épisode du i grec il n’écrivait plus dans son cahier mangé au rats. il gambadait à travers les Estuves improvisant ses remarques à propos de tout et de rien. Des remarques si remarquables à son sens, qu’il les transcrivait sur un rouleau. Las de le traîner derrière lui et de le déchirer entre les portes, il avait commencé à se les faire flotter autour du ventre, et puis comme il ne voulait pas que ces anneaux de Saturne l’empêchent de marcher, il avait commencé, trouvant la chose amusante, d’en faire une boule et de la pousser devant lui comme le bousier amasse et pousse devant lui sa boule d’excréments à travers les buissons. Il était très satisfait de se comparer au bousier, le scarabée sacré des Égyptiens qui n’était pas sans rapport, on l’aura noté, avec le secrétaire «Retour d’Egypte». Ceci explique cela.
On verra comment la boule de leçons de choses, devenue trop grosse pour passer les portes, l’oncle résolut élégamment le problème en l’installant dans le salon des Estuves. Ce qui lui permit de respirer jusqu’au moment où la boule, ayant encore grossi jusqu’au plafond, put prétendre au titre d’éléphant dans la pièce. Mais pour le mériter, il lui manquait quelque chose : les défenses. Elixyr désespérait de lui en trouver, lorsqu’il dénicha dans un placard, ce qu’on appelait dans les écoles, destiné à flétrir l’orgueil des cancres, un bonnet d’âne. En bourrant le bonnet de lambeaux de leçons il offrit ainsi à son bavardage, les défenses de prix qui manquaient à leur bouse pour se poser en éléphant dans la pièce.
Pleins de respect les murs, s’ils l’avaient pu, se seraient écartés pour qu’il prenne un peu de champ pour admirer sa bête. Mais ils lui disaient aussi, les murs :
— Avec ta logorrhée tourneboulante qui lui donne chaque jour un peu plus d’embonpoint, elle finira par étouffer dans le salon, ta bête. En homme de bien que tu es, tu mettras un point d’honneur à la faire sortir par le haut, en soulevant la corne du toit. Mais comme penser, pour toi, c’est faire du gras, cette pensée, déjà absurde s’agissant d’un pareil animal, ne l’en étouffera que mieux. Ne pense plus, tais-toi tonton, tu ne t’en porteras que mieux et de notre côté, nous aurons moins de soucis à nous faire !
Être privé de salon, une pièce inconnue dans les habitations qu’il occupait jusque là, Zep ne trouve pas ça désagréable. Quant aux gravats ! Il commence à y avoir des gravats un peu partout aux Estuves. Il y a tellement plus à voir dans des gravats que sur le front buté d’un plafond de salon. Tellement plus.
Quand le plafond s’écroule tout entier sur l’éléphant, Zep va habiter un cabanon attenant, au confort sommaire. Au moins peut-il s’y retrouver le soir, seul ou à jouer aux cartes avec le petit voisin, sans avoir à subir les ronflements pathétiques de la bête. Au matin, toutefois, on devient si vite otage des habitudes, il a plaisir à retrouver l’oncle qui s’ébroue dans les gravats. Aussitôt le lien se fait. Une nouvelle question nait dans l’esprit de Zep, à laquelle l’éléphant ne manque pas d’apporter une réponse interminable. Une enflure de plus à son corps plantureux, saluée par la pluie d’une pincée de gravats et ponctuée d’un barrissement… un toussotement tout ce qu’il y a de plus convenable.
— Ah bon, je ne trouve pas, moi !
— Comment ça vous ne trouvez pas, vous ?
— Je ne trouve pas que mon article soit bon !
Zep était allé trouver le directeur de la revue By-pass, qui avait son siège dans un grenier délabré avec vue sur le port.
— Vous vous fichez de ma tête, non ? On vous dit que vous avez écrit un bon article, que le sujet est intéressant, le récit bien mené, qu’on va le passer dans le prochain numéro et tout ce que vous trouvez à répondre, c’est que ben non, après tout ça n’est pas si intéressant ! À part de vous foutre de moi, vous avez un plan derrière votre sourire de guingois, vous vous croyez au cirque, ou quoi ?
— J’aimerais bien avoir un plan, mais j’ai surtout des doutes. La dictée…
— Quoi, la dictée ?
— Une coulée de sable sur le clavier. Une coulée de sable guide mes doigts sur le clavier…
— Parfait ! Eh ben alors vous croyez pas que ça va pas faire le buzz, votre livre de sable ?
— J’ai pas dit livre, j’ai dit clavier. Quant à moi je regardais la dictée s’afficher sur l’écran, point barre.
— Parfait ! Résumons-nous ! Vous êtes, monsieur Zep, un petit rien du tout, qui se prendrait pour qui ? On ne saurait pas, s’il ne s’affichait pas derrière un sourire de guingois. Vos fissures bavardes, votre éléphant dans la pièce, boum la maison s’écroule, pardon, vous n’avez pas écrit la maison s’écroule, et puis, cerise sur l’éléphant, votre clavier de sable… Comme on ne sait plus où l’on va, vous faites entrer en douce, sur ce témoignage foutraque, en homme-sandwich au I grec alléchant, votre oncle Elixyr. À vrai dire personne n’a jamais entendu parler ici d’un tel personnage, dont vous dites, par ailleurs, qu’il est mort, le bougre, ou, enfin, pas encore. Quand on ne sait plus ce qui est vraisemblable, c’est l’invraisemblable qui prend le dessus, d’après ce triste individu, si j’ai bien lu ! Eh bien c’est tout à fait ce qui se passe à la lecture de votre article. Avec votre air de deux airs, et votre histoire à dormir debout, vous êtes tombé pile dans le plat, monsieur Zep ! Je vais le publier, moi, votre article, que ça vous plaise ou non.
L’article parut.
Histoire de prendre l’affaire comme une galéjade, quelques illuminés vinrent en palabrer avec Zep, tout en louchant vers les lézardes.
— Alors là, c’est comme l’embrasement de la cité de Carcassonne, pas vrai ? . Est-ce qu’on la fait brûler la cité quand on l’embrase ? Il faudrait demander à votre éléphant ce qu’il en pense, Mr Zep !
Petit perroquet des îles, tu tiens en main mon premier livre. Remplis t’en bien la tête sans tarder. Avec amour. Elixyr.
Poussé par un ressort, un cahier à couverture rouge avait glissé de l’étagère. Suivait à la dédicace : si tu n’as pas fini ta lecture quand un second ressort fera tomber de l’étagère le livre suivant, à couverture orange, petit perroquet des îles tu t’attireras la visite de maître des Échines Courbées, notaire sur ce bord de la mer. Il te montrera de quel bois je me chauffe quand on ne m’obéit pas. Passé le temps fixé pour que tu atteignes la fin du dernier livre, à couverture violette, on te donnera une note. Dans le meilleur des cas, tu gagneras une deuxième maison, tout en restant propriétaire des Estuves. Sinon tu garderas les Estuves, mais avec les pénalités dues à tes retards de lecture. Au pire tu perdras tout et tu feras l’objet d’une punition… coquette. Maître des Échines Courbées se fera un plaisir de caquetter avec toi sur ce que sont ces coquetteries.
Suivait en post-scriptum :
Sache que c’est l’amour du génie qui m’a fait remplir ces cahiers, pendant mes vacances de ce côté-ci de la mer. Le génie trinque sans soif à son incognito, au bar de la nuit des temps. Il aime le silence de cathédrale d’un aussi prestigieux établissement. Mais il sait aussi faire du bruit quand il y a trop de coincoins qui monte de la mare aux canards. Par exemple jouer au fou du roi comme tu m’as vu le faire dans mes leçons de choses mangées aux rats. Ce silence du bar de la nuit des temps, j’entends le préserver autour de mon œuvre. J’ai pensé que ta petite tête, avec sa naïveté, son manque d’aptitude à voir anguille sous roche, son amour, me semble-t-il, du silence, en offrant son séjour à mon œuvre, serait la garantie qu’aucun caquettage ne viendrait en troubler l’incognito, au bar de la nuit des temps.
Délicieusement
Ton oncle
Le bon vieux temps, les vieux hivers, les vieux habits, les vieilles sueurs, les vieilles veillées, les vieux pipis, les vieilles agonies, les vieux bouquins, cette forteresse de puanteurs pavoisée à l’eau de Javel installée au cœur de la vieille maison… Effacée. Une douce lumière tourne les pages du premier cahier. Le printemps s’est invité. Plongé dans sa lecture, Zep en ressort comme d’un sommeil de rêve. La table est mise, le repas servi. Du matin jusqu’au soir tout sera prêt à l’heure. Mais s’il relève la tête quand ce n’est pas l’heure, une main ferme le replonge dans sa lecture. Ses rêves ? Il n’en a jamais fait d’aussi beaux. Il s’y retrouve dans des bras inédits, ce qui, dans la réalité lui vaudrait moult pénitences. En effet, à son réveil la place est encore chaude à côté de lui. Eût-il vilainement dénoncé ces anges enjôleurs comme agents du pays de l’oncle, on lui aurait répondu : les anges ? Effacés… Ne te défausse pas sur ce monde aboli. Il appelle. L’éternel printemps jongle avec ses roses nuages. La machine à café mouline des sonates de Haydn.
Homme sweet homme
Dors, doux ami.
Tu portes un grand manteau de drap noir à boutons de cuivre, des brodequins cloutés et un chapeau noir. Là-dessous tu es glabre et musclé. Tu marches. À cette heure couleur poisson, ton chemin est un pont jeté d’un horizon à l’autre. Tu marches. Tu aimes marcher avec d’aussi grosses chaussures et que sous le bord de ton chapeau se réverbèrent les couinements rauques du ballast.
Cent fois tu as tordu le cou à ta fatigue et l’euphorie, qui, comme les chemins, a de la suite dans tes idées, t’a chargé de son éclat. Cent fois la lumière aubergine, le cerne très furtif de l’errance, a posé sur le paysage un dôme monolithe. Pour cette cent unième incursion tu ne doutes pas que ce chemin reste encore celui de ta tanière.
Cette petite maison nargue un roc, un coteau, un étang, la mer ou une route, de ses ouvertures béantes. De volumineux rideaux s’y contorsionnent dans les courants d’air, tâchant d’exprimer, comme des langues dont ils ont la couleur, quelque vocable extraordinaire. Ainsi fait l’agonisant, dans sa chambre blanche, sur le plateau enneigé, qui tente une dernière fois de déchirer le bâillon de sa souffrance. Sa langue, rouge de soleil, éclate avec le bruit d’un chignon de neige qui se dénoue contre l’aurore dans un platane où se posent les corneilles.
La tuile est peut-être d’or. La pierre du seuil, accroupie sous les rinceaux d’un minuscule fronton que vaporise le rutilement d’une vigne vierge, est polie par les semelles comme par une eau courante. Dans la cheminée respectable, le feu tient la balance égale entre la blondeur charnelle de ses flammes et la chevelure grisonnante des fumées poussées vers les lumières fossiles de l’espace. En dehors d’insignifiantes bouffées de rage, ce feu-là ne livre de lui que la mesure souveraine de son souffle. Toutes ses émotions sont contenues dans son mutisme, comme la connaissance de l’univers dans l’immobilité aérienne de l’aigle. Toutes ses émotions sont contenues et il contient aussi les tiennes.
S’il peut y avoir une cave, il n’y a pas de buffet ni aucun autre mobilier que les murs immobiles. La maison ne contient que son feu lucide et ses ouvertures bégayantes, hautes comme de grands hommes, de grands hommes de vide, tracés à rustres contours. Mais dire qu’elle contient le vide serait excessif.
Quelqu’un habite ici avec qui tu as rendez-vous. Un homme, un peu ton père, un peu ton enfant, un peu toi, un homme en morceaux de mémoire. Entier il ne l’est pas, comme le feu, dans l’instant, mais dans le remous éclaté de sa vie, qu’il contient en amont de ses larges épaules, à la manière d’un barrage. Plus furtif que toi, qui es à toi-même l’oiseau sur la queue duquel l’enfant tente de poser des cristaux de sel, il t’interpelle, t’accueille, te congédie et te rattrape, en glissant ses doigts sous la porte, par l’ourlet de ton manteau ou le revers de ton pantalon, au moment où tu allais t’enfuir dans le mauvais temps.
Cet homme est un livre, j’ai voulu le dire. Mais qu’un livre soit un homme, voilà qui n’arrange pas les choses, surtout quand celui-ci s’affuble d’une identité mélangée.
Qu’importe ! C’est avec lui que tu traites : votre commerce est si ancien…
Vos entretiens sont escarpés. Vous retenez vos souffles et vos souffles se cernent, se mêlent et peuvent se coaguler. Dans ce cas le dégel emporte même la maison.
Il te décourage parfois. Car il ne se prive pas, d’une digression saugrenue à l’autre, de te mener, par le bout du nez, selon son bon plaisir auquel tu es viscéralement acquis. Il te décourage, oui, mais comme il sait remplir, aussi, cet homme, comme un assiette rase, ta vie !
En même temps il t’arrive de le rudoyer. Tu vois si bien les limites de son existence estompée. Il ne peut pas indéfiniment pérorer devant toi sans que ses mots n’avouent, à un moment, leurs lézardes ! Alors ces soirs-là, tu en profites. Tu te défoules sur un inoffensif taureau. Je crois même, qu’au terme de ces ripailles mystiques, tu te roules en boule avec lui et que le sommeil vous prend avant la consommation d’un plaisir trop exquis…
La Demoiselle
— Ça avait commencé par un bon gueuleton pour inaugurer la Honda 750 Four. On se donna bien du plaisir à gagner l’auberge des Falaises, à passer les lacets en embuscades qui y conduisent, tout en haut. Dans les absides que fait la roche la machine disait la messe, faisait son dimanche à elle seule. Elle se penchait, elle se relevait, ah elle ne manquait pas de piété, elle n’était pas avare de génuflexions pour aller vers le bon dieu ! D’ailleurs on y était presque, chez le bon dieu, et celui qui était à l’arrière, le garçon, savait que le compte y était, que ce soir, à minuit, la messe serait vraiment dite. Sous le cuir il prenait les seins de la demoiselle à pleines mains. Il descendait par le ventre entre les cuisses écartées par la bosse du réservoir, il encastrait son membre entre les fesses de la belle qui riait et criait. Quand ils arrivèrent au dernier tournant et que la ligne droite du Causse s’ouvrit devant eux, elle mit la poignée dans le coin et le rugissement du moteur les laissa un moment silencieux. Au virage suivant ce fut une vague qui retombe avec fracas. La moto s’engagea dans un chemin creux.
Au bord d’une pelouse d’herbe fine gazouillait un ruisseau. Te voici nu comme une asperge, gaillard. Elle l’allongeait sur l’herbe fine. Asperge ou radis noir ? Il se relevait. Noir ? Rose, plutôt, non ? Elle le repoussait dans l’herbe, s’agenouillait au-dessus de sa tête, et lui faisait boire, sous la mousse, une gorgée de bière.
Plus haut dans les bruyères, se tenait un citoyen qui passait le temps à sa façon, une façon que ne peuvent pas comprendre les citoyens qui ne vivent pas à la campagne et n’y viennent que pour faire bamboche d’illusions publicitaires. Planqué derrière sa chèvre de chevet Myosotis, il zyeutait, le citoyen.
L’auberge des Falaises était connue dans la région pour qu’on y mange et boive à satiété, sans que cela coûte plus cher. Tous les dimanches le hameau était congestionné par l’afflux des voitures et la salle collectionnait des tronches de paysans entre ange et démon, illustrant joyeusement l’éventail des monstruosités dont le temps barbouille les plus ravissants portraits. Tout en se goinfrant la demoiselle prenait des gages, à droite, à gauche, sur l’effet produit par ses charmes. Elle n’était pas la dernière à savoir donner aux rapports tarifés un vrai air d’innocence, une alléchante saveur — aimait-elle à dire — de produits dérivés. Avec elle on ne savait pas trop ce pour quoi on payait, ni même quel était le vrai profit, c’était variable, complexe, il y avait là comme un vent de titrisation de l’amour. Bref du nouveau dans l’ancien, la main du marché dans la main de ma sœur, en somme. Le passager de la moto savait tout ça.
Il savait qu’avec la demoiselle, ça durait ce que ça durait. Qu’il en était au début. Et que pour la suite, d’après ce qu’il avait pu comprendre lors de la halte dans le chemin creux, il jouissait d’un certain avantage. Et maintenant il y avait ces regards noirs — si noirs qu’ils faisaient passer des ombres sur son visage — qu’elle promenait à droite et à gauche. Du beau linge dans l’auberge, des garçons de première bourre, très capables, très inspirés quand il le fallait, des mâles à étudier de près, donc. En attendant le poisson était déjà ferré, regards noirs compris.
Ils se goinfrèrent comme quatre. Puis elle se leva avec son verre, alla s’asseoir sur des genoux, soulevant le courroux des matrones, ou bien s’attirant les mignardises de fiancées plus évaporées. Retour au garçon elle l’embrassa sauvagement puis le traîna par les cheveux à travers la salle, tandis que des olà! de corrida saluaient son grand style.
Elle entra violemment dans les virages et continua comme ça jusqu’au plateau. Le ciel était un lustre de cristaux. Elle jeta son cuir. Tu vas me prendre là, fiston. Sur le macadam, tu me fais jouir… vite… Vite!
Quand ils se relevèrent elle dit : ça ne fait rien, je retourne au restau. Il entendit la moto descendre les lacets à bonne allure. Puis plus rien. Quelques instants après il était repris dans son phare. Des baiseurs comme toi, y’en a plus, chéri, y’en aura plus, je te le dis, c’est fini, allez, monte !
Elle repartit tranquillement. Quelques lacets. Les rossignols qui peignent le ciel de leurs désirs grandioses, un brin ridicules. Encore quelques lacets. Comme tout est calme !
Elle cria : Tiens-toi ! Il connaissait le jeu, elle était connue pour y jouer. On freine au dernier moment, le plus tard possible, pour s’arrêter à deux doigts du précipice. À fond de gaz elle abattit toutes les vitesses. Mais au bout de la ligne droite, devant le vide, elle ne freina guère.
Au matin, cent mètre plus bas, le garçon était carbonisé, la demoiselle pendue dans les arbres, les boyaux dévidés.
Comme d’habitude les commentaires furent des mots pour rien. Vol plané ou pas tout le monde se sait logé à la même enseigne, celle du néant. Mais il faut bien dire quelque chose, — n’est-ce pas ? — quand les circonstances l’exigent.
Fourré dans les bruyères avec sa chèvre de chevet Myosotis — mais des fois aussi il l’appelait Violette — le citoyen qui passait le temps à sa façon avait tout vu. Tout vu peut-être pas, la nuit était si noire, en tout cas il avait tout compris. Comprendre c’était sa chose. Comprendre à distance. Ou bien dans l’ombre. Il avait tout compris, il avait donc sa part. Sa part de la disparition, du plongeon au bout de la ligne droite, même si ça faisait partie des choses qui, le lendemain éclateraient au grand jour, feraient parler d’elles en tirant la vérité à hue et à dia. De ça il ne se mêlerait pas. D’abord parce que c’était au-dessus de ses forces. Parler, il avait essayé. Il avait vu le résultat. Alors il ne parlait plus. Si, quand même à ses bêtes, Myosotis ici, Violette là-bas. Et si tout le monde savait qu’il ne parlait plus, et que ça ne manquait pas de faire parler, c’était une occupation qu’il laissait aux autres.
Sa vraie part dans ce drame, ce qu’il en avait compris comme s’il le vivait dans une autre part de lui-même, c’étaient les cris, les cris qui montaient vers le ciel, du fond de l’abîme des Falaises. Il n’y avait pas si longtemps qu’il s’était connu lui aussi en étalon de service scotché sur le tan-sad de la demoiselle. En écoutant ces hurlements à la mort, il se félicitait d’avoir choisi le silence, ça lui donnait une force merveilleuse. Et plus la demoiselle hurlait, plus ses hurlements pavaient de marbre son silence.
Du moins c’est ainsi qu’il l’éprouva jusqu’à l’aube, bien après que tout se fut tu et que commencèrent à remonter par les lacets de la route, les secours, la police, les voisins. Dès lors il n’y avait plus pour lui qu’une chose à faire : passer le champ de bruyères, le bois de bouleau qui suivait, et rejoindre une dépression au fond de laquelle s’étalait une mare à papyrus. Le ciel en parfaite coupole lui ferait une idéale compagnie. Sur ce sein, la nuit fleuri d’étoiles, le jour rayonnant d’une chaleur fauve, il entreprit de dessiner les contours de la demoiselle. De sa main tendue il appuyait fort sur le ciel (le sein) pour que le trait s’y imprime. Au début ça ne marchait pas trop, mais avec de la patience ça marquait aussi bien que du crayon sur du papier. En fait c’était toute une affaire. Il lui fallait loucher, se frotter les yeux, accommoder son regard de travers, fermer aussi les yeux pour regarder le soleil en face, et puis faire travailler sa mémoire. De la mémoire il n’en avait pas beaucoup. Mais depuis qu’il ne parlait plus, sa mémoire, à défaut de faire des progrès, s’était faite arrangeante. Pour compenser ses faiblesses à remplir l’image, elle s’autorisait le hors-champ. Autrement dit à combler les trous par des emprunts sans vergogne à son imagination, qui, elle, débordait. Ça lui était bien utile pour peindre sur le ciel les contours de la disparue qu’il avait tenue naguère dans ses bras.
Il alla au bout de la ligne droite. Il se sentait poussé. Mais il ne pensait pas rejoindre par les gouffres la demoiselle dont il avait gravé le portrait sur l’émail du ciel. Son silence le retenait. Son pacte avec le silence. Et quant aux commentaires cachés, ceux qu’on n’avait pas voulu tenir par pudibonderie à propos des amants, lui, le citoyen à sa Violette, il les entendait, portés par l’haleine tantôt brûlante tantôt glacée de la falaise, mêlés à des guenilles d’existence, au goût de cette bière dorée que la demoiselle avait fait mousser sur sa langue. Il ne se lassait pas de les entendre paver de marbre son silence.
Samedi 22 mars 2025
Promenade avec un nuage.
Ce matin tout est couvert de neige / La neige polit les odeurs, parfums, comme du citron passé à l’état de sorbet / Elle givre, elle glace, elle rend craquants / tous les éléments qui, dans la maison, se rangent sur les sentiers accidentés de l’odorat.
« Compte tenu de la concurrence qui s’accentue dans nos établissements d’éducation, il faut craindre que le choix ne se porte sur les virtuoses du par-cœur. Ce sont eux qui, simplifient le plus la tâche des maîtres, qui, eux, baissent constamment. On voit s’élever une race de bûcheurs, des gens qui n’ont jamais le temps de rien. Or, tout type supérieur se reconnaît à ce qu’il a du temps, donc est maître souverain des heures. Placé devant ce dilemme, il préfèrera l’existence de raté à celle des cuistres.»
Ernst Jünger La tour aux Sarrasins.
Vie de l’homme-serpent. Il se passe de membres.
«Tandis que Gustav regagnait sa ferme pour s’occuper de son bétail, je passai encore une journée à la ville, et le soir, alors que Natalia, à quelques kilomètres de là s’installait confortablement dans son lit-cage, j’allai au Kärtner Hamatle pour m’agenouiller aux toilettes devant les hanches dénudées d’un giton. Sa semence sur ma langue se figea en une feuille plate comme une hostie où apparaissaient les traits du fils de Dieu. Quand le garçon eut quitté le réduit, je m’assis sur le couvercle des toilettes, cachai mon visage dans mes mains, et me dis que quinze ans auparavant, vêtu de mon surplis rouge d’enfant de chœur, je m’agenouillais devant le Christ Jésus dans le sein glacé de l’église et éprouvais l’irrésistible envie d’arracher le linge qui lui ceignait la taille.»
Josef Winkler Le serf
Black Dog
BLACK DOG
Chroniques Agd’Khazes
Roman de François Maurin
Éditions Tituli
tituli.fr/
Dans la petite Agd’Khazie la vie ne tient qu’à une image. Une image que mettent à l’épreuve les maîtres de l’ordre et de dieu. Cette image de l’Agd’Khazie est le retable au-dessus de l’autel sur lequel ils célèbrent sous les figures de Jésus-Chien, des fantaisies suffisamment tordues pour paraître présentables, et s’intégrer aux ors faux du retable. À une exception : celle du Bagd’Agd Café tenu par l’extraordinaire Garonne.
Les personnages de Black Dog sont des arbres dont il ne reste que l’écorce, qui se reconstruisent à partir d’elles comme le font les mannequins de Bruno Schulz à partir de chutes d’étoffes et de papiers. En se reconstruisant à leur façon, il déconstruisent l’illusion religieuse ou politique au pouvoir desquelles ils sont les marionnettes.
Telles sont ces Chroniques Agd’Khazes.
« Selon la légende, la mère de Dominique (Dominicus en latin, ce qui signifie celui qui appartient au Seigneur) aurait vu en songe, pendant sa grossesse, un chien tenant une torche allumée dans la gueule, pour éclairer le monde. Ce songe résume la vie du futur saint, avec un jeu de mot en latin sur les futurs dominicains, dominicanes (les chiens du Seigneur) qui ont pour vocation d’« aboyer contre les hérésies » et d’être les chiens du Seigneur surveillant le troupeau de brebis. C’est ainsi que l’iconographie les figure parfois, comme à la chapelle des Espagnols de la basilique Santa Maria Novella de Florence, où les chiens de berger protègent le troupeau du pape. »
Au XIIIe siècle, un blason inspiré de l’habit dominicain, « d’argent chapé de sable », est adopté par le pape dominicain français Innocent V. De même, en 1303-1304, le pape dominicain italien Benoît XI porte un écu simplement coupé des deux couleurs de l’Ordre: le blanc et le noir : en héraldique, « parti d’argent et de sable ».
Au XVIe siècle, le blason d’origine « d’argent chapé de sable » sera surchargé parfois « d’un chien de sable, tenant dans la gueule une torche enflammée » puis de divers meubles : globe, livre, palme, lys, couronne d’or et étoile.
Black Dog, roman de François Maurin. Éditions Tituli. tituli.fr

La sieste
La petite fille est assise sous un pin. L’homme, à sa fenêtre, la fixe depuis longtemps. Il tente de l’appeler.
Il est trois heures de l’après-midi. Un courant d’air évente la maison béante. Adolphe, face au ciel s’étire sur le grand lit.
— Adolphe !
C’est la première fois qu’elle lui parle.
— Quel âge as-tu, petite ?
Elle siffle :
— Je ne suis pas si petite que ça et mon âge ne te regarde pas.
Il eût été trop beau, Adolphe, qu’elle te cédât si vite. Maintenant elle a disparu. L’embrasure de la porte, où son petit corps s’ébouriffait de lumière est un aquarium vide. De nouveau tu t’étales sur le grand lit blanc, face aux gemmes du ciel. On devine que tu touches à cet abandon, à cet oubli extatique que l’on nomme la sieste.
Un peu plus tard la caféine, en excès dans tes veines, te décoche au cœur une minime bourrade. Tu savoures ta torpeur : elle est exquise ! Et chance… au lieu de t’évanouir de nouveau, tu t’installes dans le sein des béatitudes…
Adolphe !
Oh, je pourrais dire que l’empire… Oui, je pourrais dire qu’à l’empire des humeurs personne n’échappe, même pas toi, Adolphe…
Mais déjà tu te lèves pour offrir un nouvel exemple de cette règle tue. Tu vas vers la fenêtre ouverte. Tu exultes entre les gros géraniums.
Tu la cherches des yeux. Tu te serais bien passé de la chercher des yeux. Mais voilà c’était au-dessus de tes forces. Alors tu cherches. Attention ! tu n’as pas l’intention de la voir. Et en même temps tu es tellement étonné, tu as tellement de peine à réaliser que la fenêtre est réellement vide. C’est une violente contrariété qui dévaste ton euphorie.
Tu te faufiles, mon gros, près de la rivière. Tu dis. Tout près et fort tu lui dis… Mais tu t’interromps dès la première syllabe.
Elle est assise sous un pin.
Elle a la tête dure.
Tu aurais mieux fait de rester à ta fenêtre, Adolphe. A regarder les araignées étouffer les mouches. Mieux fait de rester à ta fenêtre que de suivre cette vacharde en herbe.
Les mouches meurent au moins.
Quand tu lui demandes son âge elle préférerait être gobée toute crue que de te l’avouer.
Pourtant, je te le redis, Adolphe, il eût été trop beau qu’elle te cédât si vite.
Et quant à la sieste, personne ne peut dire ce que c’est. On sait qu’on en revient, mais pas comment on y est allé, ni ce qu’on y a fait. Qui pourrait décrire l’état de celui qui fait la sieste ? Toi, ce que tu en sais, c’est que tu y jouis d’un parfait sentiment d’innocence.
Adolphe ! À avoir passé tes vacances dans le vide, à la recherche de l’immobilité, à avoir attendu que le temps veuille bien, pour une fois, enfin s’arrêter, tu te demandes pourquoi cela n’est pas arrivé plus tôt. Puis tu te dis :
— C’est stupide ce regret.
Tu dis encore :
— Un monstre reste anonyme.
Réalises-tu qu’elle a disparu, qu’elle s’est envolée derrière le bois de pins ?
Tu te baisses.
Tu ramasses un ruban rouge.
Le sang afflue à ta tête.
Cristal clivé tournant dans la lumière, tu vois son visage rieur.
Mieux vaudrait, à propos de ce visage, ne pas prononcer le mot de pureté. Mieux vaudrait aller se recoucher, tenter encore d’appeler, face au ciel intense, vide de mots.
Tu te baisses pour ramasser le ruban rouge. Tu veux rentrer dans la maison. Ton visage sourit, cristal clivé tournant dans l’infini de la lumière. Ta grosse face s’écrase sur le seuil. Avant de t’endormir tu as le temps de grommeler, la bouche en sang, la main moite serrée autour du ruban rouge : «Non, non, j’ai eu chaud, c’est tout…»
DELISSE, AU FIL DE LA LECTURE
dans Delisse par Albarracin
sur l’épine blanche
du toit
p.84
lune
dans une cuillère de sable
p.87
nous nous coucherons
dans une petite flûte
p.89
mère triste
elle est porteuse d’îles minces
p.91
je me suis retourné
dans ta bouche
avec tes cuisses
p.93
petite mère du lait
accroche le vent rouge
aux figuiers
p.93
jettera tout le ciel sous son corps
p.95
Réversibilité
D’Haldernablou à Derrière son double
De l’étoile à la fusée céleste :
Ablou : Vois, Haldern, l’étoile file, file comme un hibou le feu aux plumes. De celui qui voit une étoile qui file, tout souhait est réalisé. D’agressif deviens victime, intervertissons les rôles. Haldern, je t’aime.
Haldern : Le souhait se réalise quand avant que s’éteigne la fusée céleste dans le noir la main a dessiné un signe de croix. Ta longue main de caresses est restée dans la mienne. Comparons nos mains. La mienne est plus petite. Aussi large. J’ai une main d’étrangleur.
Haldernablou scène II
«Lorsque l’eau fera corps avec ton image dans l’épaisseur d’un diamant vivant, me dit l’écho du double, je te prendrai pour moi.» Et il disait encore :
«Il convient que nos deux corps soient à l’intérieur de nous. Je veux faire de toi ma PLACE : je veux que nos veines soient un filet où prendre nos ombres…»
Derrière son double Épisode Serpent
Des lampes aux corbeaux :
Ablou : Nous sommes assez forts tous deux pour pouvoir tenter l’ascèse. Ta beauté même devant mes yeux, mes yeux, mes mains et tous mes sens resteront comme des squelettes sous une dalle. — Haussons les lampes en éclats aveuglants. — Voici les cheveux dont j’ai moi-même sur ton cou coupé des boucles folles, voici les bras qui pourraient m’étouffer, que j’ai marbré de mes griffes jalouses ; voici la claire poitrine et les hanches d’androgyne, voici les pieds de fille et les rotules en as de trèfle qui devant moi n’ont jamais plié. Voici le sexe parfait en sa norme comme une panthère endormie. — Jusqu’ici plus que moi tu défies l’ascèse.
Haldernablou scène IV
Philime. — Regarde-toi. J’ai vu ton beau corps s’envoler jusqu’au plafond, retenu au sol par des ailes de corbeaux.
Talamède. — Les corbeaux ne volent pas haut !
Philime. — Ils portent des vitraux dans leurs yeux vitreux !
Talamède. — Comme les vitraux ont l’air beaux lorsque tu les vois sans qu’ils te voient ! Les vitraux ont leurs yeux.
Derrière son double Conversation entre les dormeurs moribonds
De Derrière son double à Haldernablou
Et si Derrière son double était antérieur à Haldernablou ? Les échos du second dégringolant d’un étage au-dessous de ceux du premier ?
Ablou : Adieu. Et par la vis interminable des escaliers parle-moi de palier en palier pour dissiper l’essaim des âmes mortes.
Le Chœur…
Le Chœur passe en ombres dans la lumineuse projection obliquement pendulaire d’un des yeux d’écorché de la tête de mort qui s’ouvre. Phosphorescence des blanches rayures des ailes. Chaque aile, dans la glace, est la fougère d’un thorax aux nervures de côtes crispées.
… le Chœur, sur ce temps retroussé, serait à même de hausser les lampes en éclats aveuglants :
L’éclair allume sa lampe et l’éteint pour rire
Et l’enveloppe de son manteau de souris ;
Car devant Balthazar l’éclair fier vient d’écrire
En lettres de bave aux murailles du ciel gris !
Haldernablou scène III
La lune ombre de sang l’acier de son croissant
Le stupre aux ongles tous deux nous marchons chassant
Devant nous les lampadaires en vol de grues
Par l’horizon tendu de noir des mortes rues.
Haldernablou scène VI
Le Livre de l’Acte passé
Sur les rails de fer roule et râle.
Dormez indéfiniment , ô mains trépassées ;
Vous ne refermerez plus vos dents sépulcrales.
Haldernablou A2 scène VI
Sur les toits perchent des corbeaux monumentaux ;
Les toits sont des cercueils qu’ont cloués des marteaux
Au ciel lunaire.
Haldernablou A.2 scène. VI
On est là dans un Derrière son double, oui, véritablement, avant l’heure, prélude, ou retour vers le futur, voire pile ou face, ou encore vue de dos d’Haldernablou. Je tiens que la poésie, avant comme après, après comme avant, c’est ça ou rien.
Et d’abord pourquoi Haldernablou?
J’ose le dire : parce que Derrière son double de Jean-Pierre Duprey.
Comme d’autres, je m’étais vu tomber derrière ce double comme dans les mailles d’un moi qui m’aurait accompagné depuis l’enfance, sans que je l’ai su.
Comme d’autres… Un tel, qui figura au catalogue des (anciennes) éditions Haldernablou, avait été si violemment saisi par cette lecture, qu’il ne se retint qu’au dernier moment de se jeter par la portière du train.
C’est André Breton qui évoque Haldernablou à propos de Derrière son double. Haldernablou m’était déjà connu mais j’en gardais le souvenir d’un dialogue ostentatoire, joué, mal fardé, bien qu’essentiel. Derrière son double, par sa lumière crue, jetée sur une disposition tout aussi essentielle, dissipa l’étourderie. En lisant Derrière son double, j’entrevis la vraie scène qui se jouait entre Haldern et Ablou.
La scène avec le double, l’autre soi, ou même le soi autre, et parce qu’il est autre et qu’il est manqué, et qu’à le manquer quand on a cru l’approcher, il vous prive de votre soi. L’Aimé ? — appelons-le comme on voudra, est-il jamais si défini ? — on court après lui, après son souvenir, après la disparition de son souvenir, après ces mouvements paniques où se déplient les claquements et les cliquetis des chimères amoureuses. En un mot l’Aimé et l’aimé se font une scène, une scène de ménage.
C’est ainsi, ni plus ni moins, que complètement assuré d’en être définitivement possédé — croyais-je et crois-je encore — j’érigeais cette double image au portail de mon entreprise.
LA NUIT JAUNE
de François Maurin.
Poèmes et proses.
Un maître de l ‘image.
François Leperlier
J’ai pensé en vous lisant à Max Jacob, à Jacques Izoard pour la liberté de ton, la fantaisie stylistique, la précision des images, l’humour léger, la sensualité.
Vos poèmes sont frappants (…) portés par une évidente nécessité et exprimés avec élégance, sans pose, sans afféterie, malgré leur étrangeté.
René de Ceccatty

Un volume 15×21, 135 pages
Date de publication : hiver 2024
ISBN 978-2-487492-00-4
9,99€
Extrait : Amilcar de Forcalquier